C'EST CERTAIN qu’on ne peut pas être dans l’état permanent de l’émerveillement.
Ce serait triste !
Il me semble que ça faisait longtemps que je n’avais pas rencontré la fulgurance d’une ligne, d’un mot, d’un sens, d’une image, d’un son, d'un regard, d'un rire du monde. D’une sensation à accueillir, à partager / la liberté de l'intime à l'anonyme mêlés.
Précipités que nous sommes, à notre insu, de plein gré, dans l’art de plaire, de minauder, de maniérer sa pensée, son style, d’en être sceptiques, contrits ou
séduits, exaltés ; rarement surpris ou étonnés.
Précipités dans l’urgence de l’émotion, affamés, exagérés ; orphelins de satiété.
toujours cette image quand je boucle les valises à faire le vide :
image d’une fête foraine, des bruits, des couleurs, des rires, des pleurs, des odeurs, des rencontres forcées à l'enfance, aux saveurs d’un bonheur
consumé.
Des manèges qui tournent trop vite, trop fort jusqu’au cœur qui vomit.
Alors, il y a eu le paysage des Cévennes, sauvage et digne où la vanité du monde s’éteint. Le chahut dehors / dedans s'écrase net. Pas même l'écho de son bruit au lointain. Même si peu sépare le terrain connu de la terre inconnue.
Quelque chose de dur, dense et beau, sans répondre à un décor aimable. Un paysage porté, élevé tout cru par l’histoire de sa terre, de son peuple dans le secret des
chagrins et des colères qui ne coulent guère. Le portrait d’une nature insoumise.
Une austérité trouble, de troublante sensualité, presque extrême.
Une rivière, belle verte qui fait la peau douce, qui sent bon, des sentiers qui mènent aux grottes, aux mines, aux maquis.
On comprend dans cette terre rude le cortège de la vie pour l’existence. Le peuple est peu disert de lui, accompagne le silence de l’autre et partage ses rires. Les
morts sont présents, la mémoire honorée en silence dans les bras d’un jardin.
Pas d'ombre accessoire, aucun mur pour l'oubli.
Les nourritures sont savoureuses, polies de la main d’un orfèvre, par langueur de temps. On peut y vivre nu, on peut s’y abriter, on peut regarder le ciel, en
entier.
On peut tout oublier, se souvenir de tout juste après.
Vénus, l’étoile du Berger, plus grosse que nulle part ailleurs …
Une transhumance un soir, la beauté d’un orchestre au lointain, la rencontre avec Annie, cette femme de belle quarantaine, la bergère, qui a décidé de son destin à la tendresse des deux cents têtes de son cheptel. Une vie inouïe, la belle étoile, là-haut, même par moins au zéro. Au loin, au plus près. Passionnée, aucun sacrifice, pas de remords, pas de regrets. Une belle rencontre. Tout ou Rien, ligne de force sans compromis.
Un ciel d’orgueil, bleu, plein, fort et chaud. La rencontre de deux Titans, la force océanique et le souffle de méditerranée. A se chahuter amoureusement.
Chercher l’intrus, un scolopendre, une scolopendre, une salamandre, un scaphandre.
Recevoir le cadeau de cailloux somptueux. Des cœurs partout d’ardoise, de quartz blanc, de mica, de schiste, d’argile antique roulé depuis le fond des
âges.
Rire avec l’amie Anne, belle grande liane aux yeux azur, au hasard d’un émoi instantanément excavé de nos quinze ans à la vue d’un beau jeune homme (j’y reviendrai !) dans la rivière, tandis que nos enfants jouaient et nos hommes s'amusaient au bord de l'eau ...
Un séjour long et plein dans le creux des Cévennes. Revenir baptisés d’une eau suprême, lavés de nous-mêmes.
Et cette phrase, un matin, sur la terrasse « avant on contestait la consommation, aujourd’hui on consomme de la contestation », extrait de « Mort aux cons » de Carl Aderhold que lisait mon homme.
Rire. Vivre et rire et c’est déjà pas si mal.
C'étaient les vacances dans le secret du Gard.
Si comblée d'y avoir rencontré ma faim.
Retrouver le goût, la vue, le toucher.
C'est certain qu'on ne peut pas toujours vivre dans la permanence de l'émerveillement, mais l'envie de s'en rapprocher constamment lui tient la main.
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