Mercredi 16 janvier 2008
Non loin
- Quelqu’un vient, dit Didascalie.- Qui ? demande Diogène.
- L’homme que tu attends, répond Thirésias.
Les sept corps tragiques se serrent les uns contre les autres, dans un silence d’effroi, de quête et d’espoir, aussi. L’Autre, l'étranger : une délivrance possible.
Les pas se rapprochent, le souffle de l’étranger se fait plus familier.
- Il est tout près...., chuchote la petite.
Les coeurs s’agitent follement dans les corps immobiles.
L’homme hirsute apparaît sous la pâle flamme du feu. Tous le voient. Il aperçoit quelques étoiles qui brillent à le fixer, si bas, dans l’obscurité.
- Y’a quelqu’un ? questionne Adrar.
Silence
- Y’a-t-il quelqu’un ? répète-t-il.
Didascalie se lève, ouvre ses bras à l’inviter : prendre place avec eux au pied du feu.
- Je me nomme Adrar...
Silence
- Adrar n’est pas un homme, c’est un désert ! dit Diogène, péremptoire, sans même le regarder.
Tous dévisagent l’étranger.
- Tu es Abel, le frère de ton frère, soupire Thirésias.
- Je suis Adrar. Un désert peut donner naissance à un homme, réplique l’étranger.
L’enfant s’avance vers l’homme :
- Tu es Abel, le berger, le fils d’Adam. Je le sais.
Adrar ne comprend rien. Il prend le morceau de viande que lui tend Hécate.
Il mange lentement en silence.
Il ne se souvient de rien, il se demande si tout ceci –absurde, est bien nécessaire...
Prendre soin de l’Homme. Tandis qu’Hécate lui caresse le dos de la main, l’enfant s’assied près de lui :
- (soupir d’un courage à rassembler) : Il y a très longtemps, quatre mages sont venus. Ils ne savaient ni lire, ni écrire et ne savaient ni entendre, ni écouter. Ils avaient volé la Parole du Vent. Menaçants, ils m’ont demandé d’écrire exactement tout ce qu’ils me dictaient. De traduire, de mentir.
- Quels étaient ces mots, qu’ils t’ont obligée à écrire ?
- Une Malédiction : des mots commis de mauvaise diction sans savoir ce qu’ils veulent dire : tout n’était que misère et désolation. La honte d’une faute à porter, plus lourde que les effroyables portes d’un Enfer qu’ils décrivaient...
- Et la Parole du Vent ?
- C’étaient des verbes, c’était un chant.
- Qu’est devenu ce que tu as compris ?
- Dans les ourlets de manteau. Regarde : ici j’ai les reliques et les restes, et là tous les Verbes que le vent m’a confiés. J’ai tout gardé, sans rien dire.
- C’était quand, tout ça : tu te rappelles ?
- Il y a longtemps, je t’ai dit. Juste avant la naissance des Origines, le premier homme allait bientôt sortir du ventre d’une femme.
Il fallait se dépêcher. Disperser d’Est en Ouest, du Nord au Sud, les cris et la colère dans la Parole du Vent, hurlaient les déments. Ils complotaient l’invention d’une créature pour que cet homme naisse du désordre, d’un viol. Faire de lui un clandestin, un réfugié, un déporté. Un apatride, un exilé.
Un orphelin.
Thirésias s’approche :
- L’homme n’a pas le deuil de lui-même à porter. Tout commence par une naissance, par la lumière.
Pas d’un cimetière.
- Je comprends mieux, dit l’homme.
- Tu viens d’un désert qu’ont laissé les hommes derrière eux. C’est un jardin que tu dois faire de tes mains, pour te rappeler, pour retrouver les tiens.
(à suivre)
La Parole du Vent, Katia Jaeger, décembre 2007, « Collectif Blessés pour Contes »
La Parole du Vent, Katia Jaeger, décembre 2007, « Collectif Blessés pour Contes »
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