Le point d’ironie imaginé par le poète Alcanter de Brahm – [vers 1899]

Le point d’ironie imaginé par le poète Alcanter de Brahm – [vers 1899]

C’est compliqué, la liberté d’expression.

Il y a Liberté et Expression.

Deux principes d’Idéal vers lesquels on tend, sans les avoir pour autant acquis. Un fondamental de respect, condition de liberté, que nos cultures éducatives ne sont pourtant pas encore prêtes à porter.

On nous apprend dès le très jeune âge à obéir à d’étranges carcans, on nous apprend à être le centre du monde, à ne pas trop penser afin de plaire ou de déplaire au plus grand nombre, autant de regards supposés convergents vers sa petite nature.

Quelque chose de lissé au néant hypocrite où l’Autre, finalement, n’existe pas : sauf à [être] l’exception, la différence, le monstre, à plier nos fantasmes de grandeur aux contraintes de « tolérance », à l’aune de « supporter », donc, cette Altérité. Un ostracisme déjà larvé, objet d'ironie.

Le sujet d'égalité ne perce pas.

Il y a la liberté d’expression et le droit d’offenser, signifiant avant tout « reconnaissance » et « responsabilité ». Reconnaître l’Autre et le respecter, d’un même élan.

« Je ne suis pas d’accord avec toi, je méprise même le fond d’une certaine pensée que tu développes, je te le dis, et cependant j’en ai besoin pour débattre avec toi, sans me battre contre toi ».

« Je m’exprime ainsi avec toi à l’espoir que tu en fasses autant avec moi. Je ne suis pas d’accord avec toi, mais j'apprécie que tu sois face à moi pour en parler ». La pédagogie d'apprendre avec l'Autre.

On n’en est pas là. La violence s'abat trop vite, susceptible.

On blasphème, on insulte, on ne crée que des crimes de lèse-majesté...

Charlie Hebdo, sous couvert de laïcité, se fourvoie dans une chapelle doctrinale qui n’a plus rien à prouver. Depuis des lustres, il est (à mon avis) le pendant dessiné de Valeurs Actuelles. C’est aussi con que la connerie d’en face, le jeu incessant entre deux vides, et d'entre lesquels l’état du monde s’embrase trop vite. Comburant et combustible.

Sa dernière Une est consternante. Du même niveau que les propos du Sultan. Nulle opinion. Juste stérile.

"La laïcité n'est pas une opinion, c'est la liberté d'en avoir une". J.M.Matisson

Ma mère le lisait quand j’étais enfant, le laissant faussement nonchalamment dans les toilettes (isoloir éducatif) ; que j’apprenne par ma curiosité ce qu'elle ne pouvait « tout me dire ». La forme du journal était rageuse, rugueuse, le trait épais, mais le fond se fendait d’une ligne claire. Généreuse.

L'esprit Charlie a disparu. 

Je rêve de l’irrévérence, sa finesse imprévisible, cette élégance inattendue, précise à  rebrousse-poil. Sa capacité à être entendue, à pouvoir [se] remettre en cause. C’est à dire démanteler jusqu’à sa propre façon de raisonner, d’en laisser surprendre les affluents dérivés, d’en suspendre des croyances à dessein de noirceurs par orgueil mal sapé. Ecouter avant de hacher.

Rêver de cette dimension, qui en note de tête, provoquerait par affront et par surprise, tout en offrant en note de cœur la générosité de réfléchir, apportant au débat de quoi construire. Et même, au fond, d'en rire.

L'autodérision, pour commencer.

Rien n’est acquis, ni l’archaïsme de ces croyances, ces doctrines (qui nous dépassent, nous ressassent et nous résument), encore moins les idéaux [encore] trop grands pour nous.

Il « faudrait » collectivement se décultiver des faux mirages, grand labour des obscurantismes nés d’on ne sait quelle Véritéactuellement au faîte d'elle-même par le rite funéraire du développement personnel, « ma petite entreprise » éclos en Occident ces dernières années, et du retour en force de n’importe quel Créationnisme (toutes confessions confondues).

Il faudrait au départ que l’Ego (ce truc à trou) ne soit plus le circuit fermé du cycliste solitaire, mais à l’inverse la densité d’une identité particulière, nourrie d’un tout, plurielle, nourricière, concernée, impliquée, en prise réelle avec les complexités qui nous fondent. Qu'on apprenne ceci, déjà.

Hors, on en est encore à entendre « il faudrait » comme autant « tu devrais ». L'Autre assujetti.

Disparaître dans l'écrou avant l'accroc, en vénérant la boucle circulaire de la grande course.

Et puis ici. En France. Liberté d'Expression dans un vieux pays où les pointeurs répondent à peine de leurs carnages, la parole des femmes et des enfants encore niée, pas encore née. Un pays au triste record de femmes battues, en raison qu'elles osent exprimer qu'elles existent, face à des lâches craignant de se trouver un Alter Ego en salle de sport pour se défouler. Un pays gavé de glucose et de clichés, où n'importe quel Autre devient vite un problème de proximité.

Toute Liberté suppose que l’Autre existe et qu'on le respecte. Qu’il puisse naître, déjà. Toute Liberté individuelle (la nôtre) dépend de lui (de la sienne).

C'est pas gagné.

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