Recombobulation Area

Recombobulation Area

"Le

Dollhouse

Publié par Katia Jaeger sur 11 Octobre 2017, 12:08pm

Dollhouse

Et parfois, on laisse faire. La vie est plus folle que l’histoire d’un livre, plus dingue que le scénario d’un film. Elle s’y prend bien, sans mise en scène.

C’est un jour de thé et le jour est serein. Autant que le jour profite de nous autant qu’on profite de lui. De temps en temps, s’invitent à la perfection ces jours pleins où les airs sont circulaires sans se vicier. Tout se fait dedans autant qu’autour.

Je ne me souviens plus si elles se sont déjà rencontrées. Peu importe. L’une est venue, l’autre est passée. Nous prenons le thé. 16h24. Elles se rappellent s’être croisées, il y a longtemps. Ici-même. Déjà quinze ans. Lors d’une soirée, petit temps d'entre temps où l’on effleure les heures et les êtres en pointillés, le temps d'écoute ne fait pas surface, « faire connaissance » est déjà un peu trop s’avancer.

Se croiser. Ce qui nous arrive la plupart du temps. Même si l'on fait parfois l'effort d'un peu plus, on ne reste pas.

Martisa, c’est un moulin. Qu'importe le vent. Un tournis psalmodique de monologues plantés dans une solitude piégée à vie sur le banc d’un hall de gare. Te filant la gueule de bois en un quart d’heure, en plein désert de sobriété. Mais je l'aime bien. Esméraldine, c’est différent. Elle a pris le train il y a longtemps et voyage depuis. Mon amie d'enfance. Deux hémisphères à la même table de seize heures et quelques. Même latitude sous l'astre King Size.

Martisa hameçonne Esméraldine. Pour vérifier. Elle me gonfle quand elle fait ça. Mais laisser faire. Cette dernière lui répond. Qu’elle revient d’Australie. Il n’en faut pas plus pour Martisa ; Australie-kangourou-poche-bébé. Famille. Et c’est reparti. Elle a toujours voulu être la préférée. A cinquante ans, elle reste choquée que ses parents l’aient à ce point ignorée. En réalité, Monique et Gérard sont des parents aimants qui ont décidé voici un peu plus de trente ans que leurs enfants (cinq) pouvaient vivre chacun leur vie. Un peu comme une main qui aurait cinq doigts, même si l’enfant du milieu a toujours voulu compter double, jusqu’à dix. C’est comme ça. Elle a en elle une chambre de petite fille où personne ne peut aller. Personne ne se souvient comment ouvrir la porte, les fenêtres, comment l’aider à descendre l'escalier. Personne ne se rappelle même s’il y a encore un escalier.

Esméraldine compatit. Qu'elle a, quant à elle, beaucoup de chance. Orpheline, elle n’a pas connu son père que personne n’a connu, et sa mère s’est volatilisée un matin de ses huit ans. Elle serait partie avec un berger ou un notaire ou un chef de chantier ou un négociant en vins ou un courtier ou un livreur de tissus ou le plombier ou le boulanger à moins que ce soit l'huissier. Ses frères et sœurs sont peut-être au nombre du plus grand multiple commun, mais elle n’en connaît aucun. Pas de compétition, pas de jalousie, pas de chagrin. Comme pour beaucoup, les gamètes de son organisme génétiquement codifié sont un mystère. Elle n'a simplement pas la douleur des romans de famille, à devoir faire écueil aux récifs, deuil des poncifs, pas de linceuls à laver. Son histoire est pleine d'elle, ses carnets sont ses voyages et ses voyages sont telles les poches d’Arthur Rimbaud. Elle s'est donné le droit de vivre et d'exister.

Vernie par la vie, la liberté, un poil insolente, de pouvoir choisir. L’envie de voyager. Pas de permission à demander, personne à qui manquer. Elle a sauté dans le wagon N°13 du quai n°2 et zou, direction le port. Elle a pris un bateau, puis un cargo, puis un autre et encore. Elle a vidé des thons, étêté des crevettes, édenté les murènes, épilé des oursins, coiffé les sirènes, défié les kappas, animé le pont de chants et d’acrobaties pour payer son voyage de ses talents de funambule entre les mats. Elle a appris mille métiers. Marin, skipper, pêcheuse de perles, piégeuse de sorts (entonnant un cri strident pour éconduire le mauvais temps). Elle a rencontré Maître Zu qui vit tout là-bas, tout là-haut. Elle a appris la ruse des mirages et des hallucinations, imitant même le feu de Saint-Elme à la perfection.

Je n’ai jamais vu Martisa si absente. Presque attentive au récit d’Esméraldine. Elle change soudain de discussion. S’étonne d’une libellule en octobre. Qu’il fait bon pour le calendrier. Un lézard, le ciel est bleu. Esméraldine doit filer. Elle laisse, croqué au bord de la tasse, un petit morceau du gâteau qu’elle a amené.

J’aurais préféré qu’elle reste. Elle offre le monde sur un plateau, mais ne s'inflige pas d'en gagner les limites. Une sincérité dans laquelle les trains et les bateaux n'attendent pas. Elle ne fait que passer.

Elle a rangé la chambre des poupées. Partagé une tasse de thé. Ce n’est pas son voyage, cet escalier.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Articles récents