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28 Janvier 2014, 10:12am

LE TRANSPERSONNEL CHEZ LACAN

par Marc-Alain Descamps

Bien entendu Jacques Lacan (1901-1981) n’est pas transpersonnel, mais il connaissait le Bouddhisme et les philosophes et s’en inspirait. De plus son frère cadet Marc Lacan était Abbé de l’abbaye de Hautecombe. L’apport fondamental de Lacan a été de rendre métaphysique ce qui restait psychologique chez Freud. Il recherche en tout le fondement et ne recule pas devant les questions ultimes. Il n’a jamais franchi le seuil du transpersonnel, mais il a eu le mérite de maintenir ouverte la porte que Freud avait fermée. En voulant progresser dans l’élucidation des problèmes posés par Freud, il va montrer le lien de la problématique de l’inconscient avec celle du sujet.

1. Le non-dit. ‘‘L’inconscient est ce chapitre de mon histoire qui est marqué par un blanc ou occupé par un mensonge : c'est le chapitre censuré’’.(Ecrits, p. 259) Il commence par reconnaître que l’inconscient n’est jamais dit par le sujet. Et il ne peut pas être dit.

‘‘L’inconscient est cette partie du discours concret, en tant que transindividuel, qui fait défaut à la disposition du sujet pour rétablir la continuité de son discours conscient’’. (Ecrits p. 258)

‘‘L’inconscient est le sens d’un discours qui n’est pas dit’’. Mais il y a un sens à ce non-sens, et c’est ce que dévoile une psychanalyse. C’est un savoir non-su ou un savoir implicite, ce qui se dit comme discours sans se donner comme sens de ce discours.

‘‘L’inconscient c’est le discours de l’Autre’’ (Ecrits, p.16). C’est l’au-delà où se noue la reconnaissance du désir au désir de reconnaissance. Le désir de l’homme est désir de l’autre où il faut prendre le désir au pied de la lettre, exactement tel qu’il est dit. Le désir dit finalement autre chose, et c’est l’ensemble de la culture.

2. Le Langage. "La structure de l'inconscient, c'est le langage" ( p. 9)

"La science dont relève l'inconscient est la linguistique" ( p. 13). A l'être succède la lettre.
"L'inconscient se déploie dans les effets de langage" ( p. 13). L'effet de langage est la cause introduite dans le sujet (p. 835) Mais la parole n'est pas le langage et il n'est pas réductible à la communication, car le langage fait parler l'être. il faut être un sujet pour faire usage du langage.

‘L’inconscient est structuré parce qu'il est fait comme un langage et obéit à des lois singulières parlant de l’interdit, du bizarre, de l’indécent et du fulgurant sous des formes travesties et clandestines’’.( p. 13). L’instance de la lettre dans l’inconscient est le fait que l’analyse retrouve toute la structure du langage dans l’inconscient. Ses messages allusifs et elliptiques doivent utiliser la métaphore et la métonymie. Dans la condensation du rêve, le contenu manifeste est la métaphore du contenu latent. Le mécanisme du refoulement (Verdrangung) se déplace sans trève dans la chaîne des signifiants selon les lois de la métonymie.

« Il faut prendre le désir à la lettre ». Le Witz (calembour, jeu de mot, mot d’esprit) manifeste la prééminence du langage car le son l’emporte sur le sens. Freud avait étudié le court-circuitage percutant du mot-valise, Lacan dévoile un autre type de jeu de mot : le jeu de mot existentiel. Il condense en un mot tout le drame du sujet qui est dit par ce mot. Le sujet devient la formule à double sens, dont chaque système mental ne saisit que la moitié. Le deuxième sens de la formule est à prendre à la lettre, car le sujet est agi par la formule qui n’a pas d’autre sens qu’elle-même. (‘‘Les gens qu’on laisse tomber’’ l’amène à se jeter par la fenêtre).

3. Le Sujet. "L'inconscient est un concept forgé sur la trace de ce qui opère le sujet" (Ecrits p. 830) Le sujet donc on ne lui parle pas, çà parle de lui. (835). Mais qui est ce sujet, qui n’est pas le moi ?
"L'inconscient c'est là où Çà pense sans savoir" ( p. 14)

"Je pense là où je ne puis dire que je suis" ( p. 14) Je pense où je ne suis pas et je suis où je ne pense pas. C’est le dualisme cartésien qui a rendu manifeste la présence de l’inconscient et Freud s’est opposé fortement à lui. Lacan va beaucoup plus loin et le prend de façon radicale en s’opposant au fondement de l’individualisme occidental : le cogito de Descartes " Cogito ergo sum. Je pense donc je suis.’’. Au contraire, dit Lacan, je suis où je ne pense pas, dans l’inconscient cette pensée non-pensée. Et même plus, je pense où je ne suis pas, dans cet inconscient. Il vaudrait mieux dire sans doute, Çà pense là où le je n’est pas. On n’a pas encore assez pris la mesure de ce renversement historique. Lacan n’a pas cessé de dénoncer l’idéologie du moi comme synthèse signifiante à travers l’égopsychanalyse américaine, et il critique son renforcement du moi à visée adaptative. Il n’y a de réalité dans le sujet que dans la vision. Le moi n'est pas une fonction de connaissance, mais de méconnaissance.

‘‘Etre, c’est être dit’’ par conséquent. Le discours inconscient qui fonctionne en dehors du sujet conscient est le discours d’un autre. C’est le langage qui bavarde en moi et non moi. Comment puis-je me croire l’auteur de mes pensées ? Le sujet est constitué par le langage au lieu qu’il le constitue.

‘‘Le propre de l’homme n’est pas de parler, mais d’être parlé’’. Par là, Lacan s’oppose à l’antique définition de l’homme comme un animal qui parle. Comme dans un tore, l’inconscient est à la fois dessus et dessous, caché et manifesté. Le dépôt des expériences inconscientes se trouve dans ‘‘la langue’’. ‘‘Cette langue, on la crée pour autant qu’à tout instant on lui donne un sens’’. Il faut donc conclure au décentrement du sujet.

"L'inconscient c'est le réel en tant qu'impossible à dire" ( p. 14). En effet le réel c'est l'impossible.

‘‘C’est l’ordre symbolique qui est pour le sujet constituant’’. Dès avant sa naissance, l’enfant est l’objet du désir de l’autre, en particulier de sa mère qui le pense son phallus. Croyant pouvoir combler ses désirs et, s’identifiant à elle, il est dans le registre de l’imaginaire. Il devra renoncer à être le signifiant du désir de la mère, c’est-à-dire son phallus, par la castration. Là aussi, le renversement est fondamental car le rapport au phallus est établi sur le mode de l’être et non plus de l’avoir. Le désir du sujet a, par l’analyse, à s’investir dans le symbolique qui est l’ordre des phénomènes auxquels la psychanalyse a affaire en tant qu’ils sont structurés comme un langage. ‘‘Le réel est toujours à la limite de son expérience’’, hors du piège du désir de l’autre, hors du langage et hors de la loi.

‘‘Là où fut çà, il me faut advenir’’ (Ecrits, p.524). Le déplacement qu’instaure Lacan est tellement immense que l’on peut se demander ce qu’il en est de son retour à Freud. Rien ne le marque mieux que son contre-sens délibéré de la traduction de la célèbre phrase de Freud : ‘‘Wo Es War, soll Ich werden’’ (Là où le Çà était, le Moi doit advenir). Tous les traducteurs et les commentateurs ont compris que le Moi devait prendre la place du Çà en continuant le processus de civilisation de la sauvagerie. Mais Lacan traduit au contraire "là où c'était, là comme sujet dois-je advenir". Ce qui signifie au contraire : je dois redevenir le çà que j’étais initialement. Le Çà est en effet le discours structuré autour de la triade RSI Réel-symbolique-imaginaire ou plus exactement et plus profondément Phallus-castration-jouissance.

‘‘Il ne s’agit pas de savoir si je parle de moi de façon conforme à ce que je suis, mais si, quand je parle, je suis le même que celui dont je parle’’ (Ecrits, p.517). La réponse a été donnée du Védanta à Bergson : le sujet agissant n’est pas du tout le sujet connu. En se regardant agir, le Je ne peut se voir et se transforme en Moi. Je ne peux me voir agissant ou pensant puisque alors je suis vu ou pensé et donc celui qui est vu n’est plus celui qui voit, ce qui est le thème du livre de Shankara (La discrimination du spectateur et du spectacle).

‘‘La place que j’occupe comme sujet de signifiant est-elle, par rapport à celle que j’occupe comme sujet du signifié, concentrique ou excentrique ? Voilà la question’’ (Ecrits, p.517). C’est toute la différence qu’installe Bergson entre le Je, sujet actif et le moi conscient et agi. Le véritable inconscient est bien là dans ce ‘‘noyau de notre Etre’’ (Kern unseres Wesen, comme l’écrit Freud).


‘Il n’est que de recourir aux données traditionnelles que les bouddhistes nous fourniront, s’ils ne sont pas les seuls, pour reconnaître dans cette forme de transfert l’erreur propre de l’existence et sous trois chefs dont ils font le compte ainsi : l’amour, la haine et l’ignorance’’ (Ecrits, p.309). La position apophatique de Lacan nous paraît être aux antipodes de la position positiviste de Freud. La souffrance fondamentale est dans ce que Bouddha nomme les trois poisons (kléshas) : avidhya, raga, dvésha. Mais n’a-t-on pas pu soutenir que Lacan était un maître zen ?

"Que suis-je ? Je suis à la place d’où se vocifère que <<l’univers est un défaut dans la pureté du Non-Etre>>. Et ceci non pas sans raison, car à se garder, cette place fait languir l’Etre lui-même. Elle s’appelle la Jouissance, et c’est elle dont le défaut rendrait vain l’univers. En ai-je donc la charge ? - Oui sans doute." (Ecrits, p.819). Effectivement je suis plus non-être qu’Etre. Et ce n’est pas un manque, car le non-être a plus de réalité que tout être, puisqu’il en est la source incessante. Nous sommes donc ici en pleine théologie négative ou voie apophatique. Le but de l’homme est de retrouver la pureté du non-être (que le Védanta appelle le non-manifesté, et les bouddhistes le Vide, la Vacuité ou la nature-de-Bouddha). Là se trouve la Jouissance suprême, que nous nommons l’extase, et auprès de laquelle l’orgasme n’est qu’une étincelle comparée à la lumière du soleil.

‘‘L’angoisse est pour l’analyse un terme de référence crucial parce que l’angoisse est ce qui ne trompe pas’’ (Lacan, Séminaire XI, 40). Si phénoménologiquement on est d’accord pour répéter que l’angoisse pure est l’angoisse de rien, il convient de se demander de quel type de néant est ce ‘‘rien’’. Dans la tradition des mystiques et dans celle de l’Orient le néant est absence d’être, mais non une pure négativité. Ontologiquement, l’angoisse est, pour Lacan, l’expérience fondamentale du ‘‘Je’’. Très précisément elle se situe dans le fait que la Chose (Das Ding) est vide. Elle est donc l’échec de l’expérience fondamentale de l’Etre. La racine ou le fond (Grund) de l’angoisse est métaphysique.

‘‘L’analyse est une relation dialectique où le non-agir de l’analyste guide le discours du sujet vers la réalisation de sa vérité’’ (Ecrits, p.308). Sinon elle se réduirait à une relation fantasmatique où ‘‘deux abîmes se frôlent’’ sans se toucher jusqu’à épuisement de la gamme de régressions imaginaires. Il ne faut pas tomber dans l’illusion objectivante du transfert qui nous pousserait à chercher la réalité du sujet au-delà du mur du langage.


‘‘Freud nous a laissés devant le problème d’une béance renouvelée concernant le Das Ding, qui est celui des religieux et des mystiques, au moment où nous ne pouvions plus le mettre en rien sous la garantie du Père’’ (Lacan, VII, p.119). Cette phrase essentielle situe très exactement ce qui nous importe sur le plan qui lui revient et qui est celui de l’expérience religieuse et mystique. La psychanalyse s’y accroche pour pouvoir aborder l’Etre et son absence. L’angoisse vient de ce que la condition humaine est soumise au temps, donc finie, précaire, inachevée et incomplète, d’où l’angoisse de mort comme source des angoisses. Voilà la base de tout, qui suppose le désir inverse : celui de l’éternité où tout est complet, achevé et stable. Une réponse possible est dans la direction tracée par Mélanie Klein qui a mis le corps de la mère à la place du Das Ding. Mais, bien qu’elle domine l’évolution de la pensée analytique, elle ne peut satisfaire Lacan : ce n’est assurément pas la solution la meilleure des problèmes sublimatoires, topologiques et métapsychologiques. Cela conduit ’’à une notion assez réduite et assez puérile de ce que l’on pourrait appeler une athérapie’’ (Lacan, VII, 128). L’angoisse, dit Freud, c’est la perte d’objet. Mais, précise Lacan, pour la première année, puis vient la castration à la phase phallique et le surmoi à la période de latence, ce qui nous renvoie au triple danger : le monde, le çà et le surmoi. Le problème est que ‘‘l’image de la chose n’est pas la chose, mais l’objet’’. La Chose est ce qui du Réel pâtit du signifiant, alors que l’objet est un point de fixation imaginaire donnant, sous quelque registre que ce soit, satisfaction à une pulsion. Toutes ces satisfactions secondaires de la vie, il faut ramener "leur faux-brillant à la béance qu'ils désignent" (Ecrits,820). Entre l’objet, tel qu’il est structuré par la relation narcissique, et Das Ding il y a une différence et c’est dans la pente de cette différence que se situe la sublimation. En elle se trouve certainement la solution au problème, car ‘‘seule la sublimation élève l’objet à la dignité de la Chose’’, comme le montre l’exemple de l’amour courtois (Minne et non Liebe en Allemand). C’est pourtant le remède ultime et moins nous le voudrons plus cela sera.


‘Le manque de l’objet absolu est la source sans cesse renouvelée du désir’’. La phrase est de Lacan alors qu’elle aurait pu être dite par Bouddha. Cela se marque par la béance, la fente et la refente. La béance est l’incomplétude fondamentale du sujet, incomplétude essentielle car c’est un être fini et imparfait. Voilà ce qu’il cherche à combler par le désir de l’autre et les identifications successives. La fente qui est entre le masque du langage et le dessous du masque, cause l’éclipse du sujet dans son discours. Le jeu du je fait du je la méconnaissance du sujet. La refente est la pétrification de la fente par laquelle le sujet, figé dans son rôle, n’est plus que signifiant. Le sujet dénie l’inconscient et il ne suffit pas de le lui dire.


‘‘Le patient est prisonnier de son Ego, au degré exact qui cause sa détresse et révèle sa fonction absurde. C’est très exactement ce fait qui nous a conduit à élaborer une technique qui substitue les étranges détours de l’association libre à la séquence du dialogue’’ (Le Coq Héron n° 78, p.5). L’Ego, qui est situé par la tradition dans l’ordre existentiel et ontologique, l’est par Lacan dans l’ordre analytique. Il est connu pour lui ‘‘comme la résistance au processus dialectique de l’analyse. Il se constitue comme le manque à être et se manifeste par le déni et l’agressivité’’.


La position apophatique de Lacan nous paraît être aux antipodes de la position positiviste de Freud. Même si Lacan n’a jamais pu entrer dans le Transpersonnel, il a eu le mérite d’en ouvrir la porte et de bien poser les problèmes tout en refusant son accord. Mais n’a-t-on pas pu soutenir que Lacan était un maître Zen ?

Marc-Alain Descamps

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REFERENCES

DESCAMPS, M-A. Le rêve-éveillé, Editions Bernet-Danilo 1999

DESCAMPS, M-A. La psychanalyse spiritualiste, Editions Desclée de Brouwer, 2004
DESCAMPS, M-A. Psychanalyse et spiritualité, éd. Trismégiste, 2006

LACAN, J. Ecrits, Seuil, 1966.

LACAN, J. Quelques réflexions sur l’Ego, Le Coq Héron, n.78, p.4.

WHYTE, L. L’inconscient avant Freud, Payot, 1971.

WILBER, K. Un modèle évolutif de la conscience, in WALSH et VAUGHAN, Au-delà de l’Ego, La Table ronde, 1980.